Anniversaire de la Constitution apostolique Provida Mater Ecclesia.

logo-vaticanProvida Mater Ecclesia été un geste révolutionnaire dans l’Eglise. Les Instituts séculiers sont véritablement un geste de courage qui a fait l’Eglise à ce moment-là; donner une structure, reconnaître leur existence institutionnelle aux instituts séculiers. Et depuis cette époque jusqu’à maintenant, le bien que vous faites avec courage, car il y a besoin de courage pour vivre dans le monde, à l’Eglise est très grand. Beaucoup d’entre vous, seuls, d’autres dans de petites communautés. Chaque jour, mener la vie d’une personne qui vit dans le monde, et en même temps conserver la contemplation, cette dimension contemplative à l’égard du Seigneur et également à l’égard du monde, contempler la réalité, ainsi que contempler les beautés du monde et aussi les graves péchés de la société, les déviations, toutes ces choses, et toujours dans une tension spirituelle… C’est pourquoi votre vocation est fascinante, car c’est une vocation qui est précisément là, où se joue le salut non seulement des personnes, mais des institutions. Et de tant d’institutions laïques nécessaires au monde. C’est pourquoi je pense ainsi, qu’avec Provida Mater Ecclesia, l’Eglise a fait un geste vraiment révolutionnaire! (Du Pape François, Audience aux Participants à la Rencontre promue par la Conférence italienne des Instituts séculiers, 10 mai 2014)

Très chers Confrères dans l’Épiscopat,

Nous célébrons les soixante-dix ans de la promulgation de la Constitution apostolique Provida Mater Ecclesia(02.02.1947) et du Motu proprio Primo Féliciter (12.03.1948), occasion favorable pour remercier le Seigneur du don de cette vocation dans l’Eglise. Selon cette vocation spéciale, des femmes et des hommes sont appelés à vivre avec passion les défis du présent et à embrasser l’avenir avec espérance.

L’identité des Instituts séculiers s’est dévoilée peu à peu, à travers les traits officiels indiqués par l’Eglise avecProvida Mater Ecclesia, Primo Féliciter, le Code de Droit canonique, le Magistère pontifical depuis Paul VI au Pape François. Le document Les Instituts séculiers : leur identité et leur mission, présenté par ce Dicastère à la Congrégation plénière célébrée du 3 au 6 mai 1983, reste de grande clarté et actualité.

Tout aussi important est ce que les Instituts séculiers ont compris d’eux-mêmes à travers la vie des personnes qui en ont incarné le charisme. Il s’agit d’un parcours complexe parce qu’il traverse les conditions concrètes dans lesquelles la sécularité consacrée a su interpréter sa présence et donc sa mission dans le monde et dans l’Eglise. Et c’est un parcours qui continue, parce qu’il est étroitement lié au devenir de l’Eglise et du monde.

C’est cette richesse, objet de notre réflexion, que nous souhaitons présenter, afin qu’elle soit partagée et devienne, à travers votre ministère pastoral, patrimoine de toute la communauté des croyants.

Les Instituts séculiers

Le monde des Instituts séculiers comprend des Instituts laïcs masculins et féminins et des Instituts cléricaux. Depuis les origines, des laïcs et des prêtres en font partie, qui ont choisi de se consacrer dans la sécularité, pressentant la fécondité de suivre le Christ à travers la profession des conseils évangéliques dans le tissu historique et social dans lequel la condition de laïcs et de prêtres les met.

Cette vocation trouve son fondement dans le mystère de l’Incarnation, qui appelle à rester dans la réalité sociale, professionnelle et ecclésiale dans laquelle vivent les personnes.

C’est pour cela que les membres des Instituts séculiers laïcs habitent dans des lieux ordinaires, semés dans le monde, en sorte que la bonne nouvelle puisse arriver dans les coins les plus reculés, en toute structure, en toute réalité. C’est pour cela que les membres des Instituts séculiers cléricaux sont normalement incardinés dans leur propre Eglise particulière et vivent dans cette portion du peuple, avec ces personnes et dans ces situations réelles, pour en partager la vie entière, sans distinction et sans distance.

Les Instituts séculiers sont peu connus, souvent ignorés et/ou confondus avec les Mouvements et Associations dans lesquels il y a parfois des groupes qui présentent le même dynamisme : consécration à Dieu pour être pleinement disponibles à la réalisation de l’idéal qu’ils veulent proposer et vivre. Ces groupes ecclésiaux cependant se différencient des Instituts séculiers en ce qu’ils donnent vie à une action apostolique, publique et organisée, et qu’ils ont toujours comme perspective une action d’ensemble qui unit prêtres et laïcs, et laïcs de toutes conditions.

L’origine des Instituts séculiers, qui devient en même temps leur recherche constante et la finalité de la vie de leurs membres, est la synthèse entre sécularité et consécration, deux faces de la même réalité.

Bien sûr, comme toute synthèse, le risque couru est celui de supprimer ou de dévaloriser un terme en faveur de l’autre. Quand cela arrive, il y a une perte d’identité et un appauvrissement de la sécularité de l’Eglise elle-même, avec le risque que se perde la perspective d’une relation positive avec le monde.

Il faut donc veiller à ce que, dans la formation et la mise en œuvre du charisme, les Instituts séculiers ne négligent ni la dimension de la consécration ni celle de la sécularité. De même, il faut veiller à ce que l’on ne demande pas aux membres des Instituts séculiers une présence, une mission et une modalité de vie qui n’expriment pas leur sécularité.

Les situations concrètes dans lesquelles les membres des Instituts séculiers vivent sont aussi diverses que peuvent l’être celles demandées par l’obéissance à la vie.

La fidélité au monde implique de discerner la volonté de Dieu dans les exigences qui naissent du contexte culturel, familial, professionnel et ecclésial, et de trouver les modalités pour y apporter une réponse personnelle.

C’est pour cela qu’il y a des consacrés séculiers qui vivent seuls ou en famille. Certains Instituts comptent également, par charisme reçu du fondateur et reconnu par l’Eglise, des groupes de vie fraternelle (laquelle varie selon le droit propre) et/ou des œuvres, auxquelles les membres dédient tout ou partie de leur temps. En toutes ces situations, il est nécessaire, pour ne pas trahir sa vocation, de maintenir le style propre à la sécularité, en sauvegardant les engagements qui en découlent dans le tissu professionnel, social, politique, éducatif et ecclésial, mais aussi en favorisant l’alternance dans la gestion des œuvres éventuelles.

Consécration séculière

La vie consacrée s’exprime par la profession des conseils évangéliques. La voie des conseils évangéliques en effet est dirigée vers la réalisation de cette forme de vie qui oriente à faire de son être et de son identité baptismale une offrande pour le service et l’honneur de Dieu). L’Exhortation apostolique Vita consecrata souligne qu’elle est un don de Dieu (cf.VC, 1) et trouve son fondement évangélique dans la relation spéciale que Jésus établit, dans son existence terrestre, avec certains de ses disciples, en les invitant non seulement à accueillir le Royaume de Dieu dans leur vie, mais à mettre leur existence au service de cette cause, en laissant tout et en imitant sa forme de vie. Assumer cette forme de vie n’est possible que sur la base d’une vocation spécifique et en raison d’un don particulier de l’Esprit. Cette sequela spéciale du Christ, dont l’origine est toujours l’initiative du Père, a donc une connotation essentiellement christologique et pneumatologique, en exprimant ainsi de façon particulièrement vivante le caractère trinitaire de la vie chrétienne, qui anticipe en quelque sorte la réalisation eschatologique à laquelle tend toute l’Eglise (cf. VC, 4).

La consécration séculière est donc une forme de vie consacrée au sens plein et total. Elle n’est en aucune façon une voie intermédiaire entre consécration religieuse et consécration baptismale.

La vie consacrée dans un Institut séculier est essentiellement une consécration à Dieu non seulement interne mais externe,coram ecclesia, en une institution approuvée par l’Eglise. Par la profession des conseils évangéliques, vécue dans l’ordinaire de la vie quotidienne, les membres se placent dans l’histoire comme semences de nouveaux horizons et anticipation de la communion entre Dieu et l’homme. L’appartenance à un Institut séculier, approuvé par un Evêque ou par le Saint-Siège, comporte un choix qui implique toutes les dimensions de l’existence humaine et qui dure toute la vie (indépendamment du type d’incorporation défini dans les constitutions), un engagement à suivre le Christ, en assumant le propos de vie que l’Institut prévoit.

Et c’est précisément parce qu’il ne s’agit pas d’une consécration individuelle, mais d’une vocation à partager et qui incarne un charisme reconnu comme un bien ecclésiai, qu’il s’instaure, entre l’Institut et chacun de ses membres, une relation fondatrice. L’Institut est une fraternité qui aide et soutient la vocation des membres, il est un lieu de formation et de communion, il est une aide concrète pour persévérer dans sa propre vocation. Chaque consacré et consacrée, de son côté, en incarnant la règle de vie, exprime ce don vivant et vital que l’Esprit a fait à l’Eglise.

Sécularité consacrée

C’est à la lumière de la Révélation que le monde apparaît comme saeculum : il n’existe pas dans la vie un espace pour le sacré et un autre pour le profane, un temps pour Dieu et un autre pour les petites et grandes choses de l’histoire. Le monde et l’histoire sont « histoire du salut », raison pour laquelle les membres des instituts vivent comme contemplatifs dans le monde, aux côtés de tout homme, avec sympathie, et à l’intérieur de chaque événement, avec la confiance et l’espérance qui naissent d’une relation fondatrice avec le Dieu de l’histoire.

Pour cette raison, le fait de « rester » dans le monde est le fruit d’un choix, une réponse à un appel particulier : c’est assumer cette dimension de 1′ « être dedans », de 1′ « être à côté », de regarder le monde comme une réalité théologique, dans laquelle s’entrecroisent dimensions historique et eschatologique. Cela demande un développement notable de cette qualité humaine, dont on parle tellement aujourd’hui, qui est la capacité de « con-participation ».

Une con-participation responsable et généreuse, que nous pourrions, en employant une expression plus simple, définir comme capacité de savoir vivre à l’intérieur :

–       à l’intérieur du cœur : à l’intérieur de ce monde des affections, des sentiments, émotions et réactions qui naissent dans les réseaux des relations interpersonnelles et dans la vie partagée qui forme le tissu de la vie quotidienne ;

–       à l’intérieur de la maison : en connaissant les problèmes familiers et en en souffrant : ceux de la naissance et de la mort ; ceux de la maladie et de l’organisation de la vie quotidienne ; ceux des achats, du voisinage ;

–       à l’intérieur des structures : dans la difficulté des contradictions, dans la tentation d’agir contre sa conscience, dans la mêlée des rivalités ;

–       à l’intérieur des situations : dans le continuel effort de discernement, dans la perplexité des choix, parfois marqués par la souffrance ;

–       à l’intérieur de l’histoire : dans la prise de responsabilité en matière économique, politique et sociale, dans l’attention aux signes des temps, dans le partage du risque commun, dans le choix ardu de l’espérance.

Consécration séculière du prêtre

La consécration séculière du prêtre est partie intégrante du charisme des Instituts séculiers. « Les membres clercs, par le témoignage de leur vie consacrée, surtout dans le presbyterium, viennent en aide à leurs confrères par une particulière charité apostolique, et dans le peuple de Dieu ils travaillent à la sanctification du monde par leur ministère sacré » (Can.713 §3).

La sécularité des prêtres membres d’Instituts séculiers est garantie par leur « diocésanité », qui les lie au territoire de l’Eglise particulière, avec sa population, son histoire et ses dynamiques de vie, dont ils sont intimement participants. Les membres clercs des Instituts séculiers sont donc sous l’autorité de l’Evêque diocésain, qui doit cependant favoriser ce qui concerne la vie consacrée dans leur Institut et ne pas y mettre d’obstacle, même et surtout lorsqu’il leur est demandé de servir l’Institut par le service de l’autorité (cf. Directoire sur la vie et le ministère des prêtres, 35). Leur spiritualité estessentiellement et principalement celle du clergé diocésain, renforcée et enrichie (comme cela apparaît souvent des documents magistériels) par l’appartenance à l’Institut, qui leur permet de promouvoir les conditions de communion à l’intérieur du clergé diocésain et de vivre leur service avec humilité et disponibilité. Les tâches particulières qui peuvent être spécifiées sont deux : servir la fraternité et permettre la sanctification du monde.

Servir la fraternité. Une façon particulière de rendre concrète la sécularité, la relation avec le monde, est de témoigner de la fraternité du Christ Jésus. Cette fraternité est souvent blessée dans les familles et jusque dans les communautés chrétiennes. Pour servir la fraternité, le prêtre séculier doit vraiment connaître les personnes qui lui sont confiées, en adoptant l’attitude de Jésus : « je connais mes brebis et mes brebis me connaissent, comme le Père me connaît et que je connais le Père, et je donne ma vie pour mes brebis« (Jn 10,14-15).

Pour la sanctification du monde. Le second point est particulièrement important -« travailler à la sanctification du monde par leur ministère sacré » {Can. 713 §3). Il implique l’instauration d’une juste relation de l’Eglise avec le monde, dans le service du Royaume de Dieu et le soin de la création. Cet objectif engage les prêtres séculiers à entretenir une vive sensibilité à l’égard des personnes atteintes des diverses pauvretés émergentes, en accompagnant tous ceux qui vivent leur foi au cœur des engagements humains. C’est surtout à travers l’Eucharistie que le prêtre séculier entre de façon particulière dans l’offrande que le Christ fait au Père et qu’il est capable d’administrer la grâce qui vient régénérer l’humanité.

Défis

Une tension constante vers la prophétie. La prophétie est surtout un style, un style de vie qui devrait être, en lui-même, contestation de la vie mondaine, en tant que style

alternatif de vivre et de vivre en relation : celui de l’Evangile. La prophétie se trouve dans l’appel à ne craindre aucun lieu ni aucune situation, et même à lire le déroulement de l’histoire du salut et à y collaborer à partir de l’endroit où la personne est à la limite de l’exclusion, là où elle souffre de l’indifférence, là où sa dignité est méconnue.

La prophétie se trouve dans l’appel à mettre en lumière ce qui est positif à l’intérieur de chaque situation, à revaloriser toutes les vertus humaines qui rendent authentique tout type de relation et solidaire l’engagement pour un monde nouveau. La prophétie implique discernement et créativité suscités par l’Esprit : discernement comme effort pour comprendre, interpréter les signes des temps, en acceptant la complexité déterminée par le déjà là et pas encore, l’aspect fragmenté et la précarité de notre temps ; créativité comme capacité d’imaginer de nouvelles solutions qui se présentent à nous ou même seulement de « démarrer des processus » (£G 223). Se faire compagnons de l’humanité en chemin est une réalité théologique.

Spiritualité de synthèse. Une constante tension à opérer une synthèse entre l’amour de Dieu et l’amour du monde. Enracinés dans la Parole, citoyens du monde et contemporains du même temps, les membres des Instituts séculiers sont appelés à accomplir, en continuel discernement, une synthèse, toujours provisoire et toujours à refaire,, entre la Parole de Dieu et l’histoire, entre les exigences du Royaume, qui est déjà là et pas encore.

C’est une spiritualité de synthèse entre les critères qui viennent d’en-haut, de la Parole de Dieu, et les critères qui viennent d’en bas, de l’histoire humaine. Dans cette dimension de frontière, le désir est de regarder l’homme avec les yeux de Dieu. Un entrelacement serré qui demande la même totalité de don et de passion pour Dieu et pour l’humain. La croissance dans l’amour de Dieu conduit inévitablement les membres des Instituts séculiers à une croissance dans l’amour du monde et vice-versa.

Tension de communion. Une tension constante au dialogue et à la communion. C’est la spiritualité de l’incarnation conjuguée au mystère de la Trinité qui pousse-presse les membres des instituts séculiers à être experts de dialogue et pour cela artisans de communion avec toute réalité humaine et ecclésiale. C’est la vocation à être en Christ sacrement de l’amour de Dieu dans le monde, signe visible d’un amour invisible qui envahit toute chose et qui veut tout sauver pour reconduire tout à la communion trinitaire, origine et accomplissement ultime du monde. Des hommes et des femmes de communion, qui ont affiné leur capacité d’écoute de l’autre et du différent, qui ne fuient pas devant les tensions ou les divergences, toujours disposés à lancer des processus de paix, capables de « chercher ensemble le chemin, la méthode, se laissant éclairer par la relation d’amour qui passe entre les trois Personnes divines, ce modèle de toute relation interpersonnelle » (Pape François, Lettre apostolique A tous les consacrés à l’occasion de l’Année de la Vie consacrée).

Tension dans la pluralité. Une tension constante à l’unité dans les différences. Immergés dans l’histoire de ce temps, dont le mélange de peuples et de cultures constitue un des défis et des opportunités les plus évidents, les Instituts séculiers doivent affronter la difficulté et la beauté d’harmoniser unité et différence. Et cela arrive aussi à l’intérieur de chaque Institut quand les différences de générations et l’internationalité demandent de se confier à ce grand Artiste, ce grand Maître de l’unité dans les différences qu’est l’Esprit Saint (Pape François, Dialogue dans la Cathédrale de Milan, 25 mars 2017), pour proposer une formation et un style de mission capable de soutenir de façon personnalisée le chemin de chaque membre.

Que Marie, Mère du Verbe Incarné, aide les membres des Instituts séculiers à ne pas renoncer au réalisme de la dimension sociale de l’Evangile et à construire la communion dans le monde contemporain, à travers la mystique du vivre ensemble (cf EG 87-88). Femme de l’intercession, qu’Elle accompagne les personnes consacrées «dans le Père et à y découvrir de nouvelles dimensions qui illuminent les situations concrètes et les changent » (cf EG 283). Que la disciple qui sait conserver en son cœur « le passage de Dieu dans la vie de son peuple » (Pape François, Homélie du 1er janvier 2017) encourage l’œuvre de ceux qui, à l’écoute de l’Esprit, engendrent la vie dans l’histoire des peuples et édifient l’Eglise avec la vérité dans la charité (Pape François, Profession de foi avec les Evêques de la CEI, 23 mai 2013).

Avec une fraternelle proximité.

Cité du Vatican, le 4 juin 2017 Solennité de la Pentecôte

+ José Rodriguez Carballo, OFM                             + Joao BRAZ de AVIZ

Archevêque Secrétaire                                                                      Préfet

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